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Quand le "sans soufre" n'est plus qu'un argument marketing

Le soufre dans le vin, c'est un peu la version pinard de la querelle entre les Anciens et les Modernes. Sauf que là, on ne sait pas vraiment qui sont les Anciens et qui sont les Modernes. Tout le monde s'excite pour défendre sa position, s'invective ou se tape dessus. Pour ma part, j'ai toujours penché du côté des vins "sans trop" de soufre ajouté tout en n'ayant pas d'oeillères, en considérant que la réalité est bien trop complexe pour la résumer en une phrase. Je les défends non pas par choix politique mais tout simplement parce que c'est ce qui me plait.

Je répète à qui veut bien l'entendre que le soufre annihile le vin mais que pour faire un grand vin "sans soufre ajouté" (véritable mention), il faut vraiment être un vigneron-artiste. Une cuvée de champagne, les vins du Casot des Mailloles ou des quilles bien réussies du domaine des Griottes peuvent subjuguer. Mais l'essentiel est ailleurs : hormis pour les vins de consommation courante (et notamment en grande distribution), la réflexion est entamée sur l'usage du soufre. Evidemment, tout le monde ne va pas y renoncer du jour au lendemain et heureusement, ça partirait dans tous les sens : il faut être un artiste, je le repète, pour s'en passer. Voici que dans le vignoble, on se pose des questions, on réfléchit à en mettre moins. J'ai croisé l'année dernière un vigneron célèbre de Bourgogne, éloigné des vins dits naturels, qui s'est ouvert à moi à ce sujet : bien sûr, on n'est pas là pour flinguer le client et on y perd en arômes à trop balancer de soufre. Cependant on ne veut pas non plus que nos bouteilles ne voyagent plus, donc on réfléchit à tout cela. Et c'est très bien. Sans faire du zéro sulfite, certaines maisons ont décidé de baisser leur ajout de soufre lors des vinications et/ou de la mise en bouteille.

Mais il existe toujours des filous pour réfléchir autrement. Et nous balancer à la gueule un piège absolument énorme dans lequel on va inévitablement tomber. Le marketing, voilà l'ennemi : capter les consommateurs en s'engoufrant dans une brêche (la prétendue mode) sans rien respecter. Ainsi cette bouteille achetée dans une coopérative bio à Paris. Et voilà le sans soufre devenu (faux) label, argument de vente, rejeton de commerciaux.

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Le vigneron a-t-il flairé le bon tuyau ? Se sont-ils dit "je vais faire un vin sans ajouter de soufre, il sera présent à moins de 10 mg/litre. Et alors que les autres ne disent rien (ou très peu) sur l'étiquette, moi je vais en faire tout un foin et écrire sans sulfite sur la bouteille" ? Enorme logo "No So2" avec deux mentions "sans sulfite" qui prennent le pas sur le logo AB (bon, il est bien en vue quand même)... On peut légitimement se poser la question : qu'est-ce qui est le plus important ? Le fait que le vin soit fait dans tel ou tel endroit, avec tel ou tel cépage ou qu'il n'y ait pas de soufre dedans ? Sur le côté, une longue explication éclaire l'homme moderne resté dans les ténèbres de l'ignorance : "Le So2 (conservateur E220) est utilisé pour la conservation du vin, mais en contrepartie, il cause parfois des troubles digestifs et des maux de tête. Afin que la consommation du vin reste un plaisir, nous sommes heureux de vous faire partager le fruit de plusieurs années de recherches au travers de ce vin sans sulfite qui présente d'excellentes qualités gustatives". Euh au fait, pour ceux que ça intéresse encore, c'est classé en vin de table, donc pas de terroir connu, juste un code postal. Bon tu me diras, c'est plus facile à faire avec du rouge : les antioxydants y étant naturellement plus présents que dans le blanc.

L'étiquette "No So2", celle dont les marketeux se sont dits qu'elle allait faire vendre, parait donc bien trop suspecte. Mettre en avant ainsi une technique de production est vraiment honteux : on considère qu'on va vendre son vin aux fameux bobos (mot qui dès lors n'est qu'une insulte et plus du tout une catégorie sociologique) dans leurs supermarchés bio. Vu qu'ils connaissent peu le vin (ou font semblant) mais que le Verre Volé n'est pas loin, ils devraient tout de même avoir entendu parler du fait que le soufre fout mal au crâne... Avec des raisonnements comme ça, on va bientôt vendre du pinard aux enfants en écrivant sur la bouteille : "vin fait avec du bon raisin bien sucré" et un dessin de Dora l'Exploratrice... D'un autre côté, quand tu vois Barbapapa s'enfiler du rouge...

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Bon, d'accord, laissez-moi tomber dans le panneau. J'en prends une, on va faire un petit test, le test le plus con du monde : je l'apporte chez des amis et on va la goûter. Evidemment, je pars avec un bel apriori. Bue après Le vin est une Fête d'Elian Da Ros (sensiblement le même prix, 8-9 euros), je fais la grimace et les autres me suivent. Si c'est ça le vin sans sulfite, ben je vais me remettre à boire les bordeaux de grand-papa : voilà ce que vont se dire des consommateurs non avertis. C'est lourd, pâteux, vinaigré. Bu le lendemain et le surlendemain, c'est pire. Toutes les explications oubliaient de dire qu'il fallait le conserver à moins de 14°C, voilà peut-être le souci. Mais il n'y a pas que ça. Bref, rien ne va sur cette bouteille. Impossible pour moi de défendre ce vin "sans sulfite" : ce n'est pas parce que la mention "contient des sulfites" n'apparait pas que le vin est bon.

C'est triste. S'il vous plait, respectez le travail des honnêtes vignerons, arrêtez de prendre en otage le vin naturel, on n'aime pas se faire déposséder de son bébé. Le soufre, le bio, la macération carbonique... Il ne s'agit que d'outils pour façonner un grand vin, ce n'est pas ça qu'il faut mettre en avant.  La recette miracle, je la répète à longueur de temps (je devrais être défrayé par le syndicat des cavistes tiens...), c'est de passer chez un caviste plutôt qu'acheter son vin en supermarché ou même dans des magasins bio. A Paris, on le sait, il y en a des caisses (Augé, Les Papilles, La Cave de l'Insolite... pour ne citer que mes dealers). A Metz, il y avait Sébastien P. La fréquentation assidue de ces lieux évitera de tomber dans certains traquenards. Et finissons par Coluche : "quand on pense qu'il suffirait que les gens ne l'achètent pas pour que ça ne se vende plus..."

MàJ : l'important n'est pas de savoir qui fait quoi dans l'affaire, ou qui est responsable de quoi : le problème est bien plus global. Le souci ne réside pas dans l'individu mais dans le système, dont tout cela n'est (hélas) qu'un avatar minime.

Commentaires

  • C'est Pierre Chanauchan qui doit faire la gueule ;-)

  • +1. Je suis bien content d'avoir lu ce billet qui rejoint absolument ce que je pense de la communication de tous ces trucs. Le vin moral m'emmerde. Vous, vous dites "politique", c'est pareil, nous sommes d'accord. Seul le goût prévaut. Et puis, il faut être très base pour concevoir (et pour acheter) une bouteille pareille, c'est vraiment une étiquette pour les gogos. Non seulement, c'est racoleur à l'extrême, mais c'est moche, en plus !

    http://bonvivantetplus.blogspot.com/

  • Merci Nicolas. Je pense que là, on atteint l'extrémité du truc, l'indéfendable même pour ceux qui ont le coeur porté vers le naturel... Et en plus (et évidemment, je dirais), c'est pas bon.

  • je confirme, l'étiquette est très moche...

  • 2 remarques:
    1) ce "vin" nous semble assez limite d'un point de vue réglementaire car il est assez gonflé d'annoncer "sans sulfites", ce qui techniquement semble assez peu probable, on tombe donc sous le coup de la loi (mention facultative mensongère).
    2) quel est le code postal, svp?
    Merci.

  • Salut les Picrates. Pas sûr, pas sûr... Certains vignerons arrivent à en faire, et c'est plus facile dans les rouges que pour les blancs. Mais c'est vrai, ça semble peu probable... en tout cas au goût. Quant à la 2nde question, je ne cite pas de nom. Ici je m'en prends toujours plutôt à un système qu'a des gens.

  • Le problème n'est pas de savoir ou pas faire sans AJOUTER sulfites: il est fort peu probable que ce vin ne contienne pas de sulfites naturellement produits par les levures.

  • Si tu as 5 minutes Prend un avocat et attaque le producteur pour pub mensongere.... Pendant la fermentation alcoolique, les levures produisent naturellement des sulfites....le vin sans SO2 n'existe pas ...il aurait pu marquer Vin sans sulfites ajouté ..... A bon entendeur ...

  • On est donc bien dans l'argument marketing (qui ne repose sur rien)

  • C'est ce que nous nous escrimons à expliquer depuis le début, un argument marketing mais aussi une tromperie…

  • "argument marketing mais aussi une tromperie" : c'est presque un pléonasme...

  • disons qu'au mensonge s'ajoute un délit.

  • tiens donc? he bien je vais essayer de faire du vin sans soufre.... bon ok aprés je vais devoir planter beaucoup de salades pour l'écouler, oui je donnerais des salades à ceux qui m'achèterons le vin"sans soufre",, bon assez dit de conneries je vais chez Pupu acheter une entrecote bazadaise pour dimanche sur les sarments avec une bonne bouteille de 2005,,oui avec un peu de soufre, juste un ti peu, mais là j'ai pas besoin de salade,
    Vas y Fabrice, les lache pas, t'es le meilleur

  • Oui faites confiance a votre caviste, a votre bar a vins car on trvaille avec les vignerons, on sait ce que l'on vend, on le conserve comme il faut et on connait vos gouts !!! Et ce n'est pas plus cher :D

  • Quelle suffisance dans cet article ! En tant que bobo assumé, j'achète ce vin régulièrement depuis au moins 2 ans et j'en suis content. Ce n'est pas un grand vin - je n’ai pas les moyens de m’offrir des grands vins - mais c'est un vin propre qui, à mon humble avis, est plutôt bien fait. Je le sers quand j'ai des invités et certains l'ont adopté chez eux.

    Il s'agit d'un vin du Domaine de Mayrac, c'est écrit sur la bouteille avec l'adresse du vigneron dans l’Aude. Le cépage est le merlot et l’année de production est mentionnée. Le Domaine est en culture biologique depuis 1987. Il ne s'agit donc pas d'un vigneron opportuniste tombé de la dernière pluie.

    Par ailleurs, vu la science du vin que vous manifestez, vous savez probablement que tous les vins sans sulfites doivent être gardés à moins de 14°, sinon ils peuvent s’abimer.

    Certes, avec son étiquette, NO SO2, le vigneron met les pieds dans le plat. Apparemment, ça vous dérange. Moi, ce qui me dérange, ce sont les sulfites (ajoutés) dans le vin et la débauche de pesticides dans le vignoble français. On a les indignations qu'on peut.

    Pour info, je bois de préférence des vins issus de raisins biologiques depuis plusieurs décennies. Depuis quelques années, je recherche des vins non seulement issus de raisins « bio » mais aussi vinifiés et embouteillés sans sulfites. Les premiers que j’ai trouvés (chez un caviste) étaient bizarres. J’avais l’impression en les buvant de mâcher du fer. Maintenant, ils n’ont plus ce défaut, et on en trouve quelques-uns partout en France (pour moi, dans les BioCoop) et dans certaines caves forcément confidentielles. Le NO SO2 fait partie de cette gamme. L’impression étonnante que j’ai eue avec l’un d’eux, un Cahors bien noir déclassé en Vin de table, c’est que le vin est un aliment. Le corps ne s’y trompe pas. Il le sait dès la première gorgée. Et il en redemande… La production de ces vins est une prouesse et reste évidemment peu abondante pour le moment.

    Après tout ça - et après la lecture récente de « La Parole de Pierre » (Pierre Overnoy, viticulteur à Pupillin dans le Jura) et de la BD « Les ignorants » d’Etienne Davodeau, ma conclusion provisoire, c’est qu’avec l’agriculture biologique, on tourne le dos aux mensonges de l’agrochimie et on va vers le vrai. Avec l’agriculture biodynamique et les vins sans sulfites (ajoutés), on est dans le vrai et cela se ressent. On parle d’ailleurs en dégustation de vins droits… A bien y regarder, c’est une avance incroyable. Proprement, une révolution silencieuse. La roue tourne… Tout cela n’engage que moi. Salutations.

  • Efectivement, notre interet pour l'agriculture bio ne date pas d'hier....et je crois qu'une mise au point sur quelques détails s'impose:
    Cela fait déja 23 ans que je m'éclate à cultiver la vigne et à produire du vin et franchement un métier pareil c'est génial.En culture, chaque année est différente et chaque vinification est une découverte, un vrai voyage vers de nouveaux horizons....
    Pour ma part, avant de réaliser le no so2 j'avais déja tenté de réaliser des vins sans sulfites dans les années 90, sans grand succés, la conservation étant trés difficile. Nous avons entendu nos clients pendant de nombreuse années nous demander des vins sans sulfite et nous étionns convaincu que cela était impossible à réaliser pour des vins présentant une bonne aptitude à la conservation (je rappelle que nous produisons une gamme d'environ 15 produits sur nos 32 ha dont la plupart sont élevé en futs avec des passages allant jusqu'à 24 mois pour les vins les plus concentrés). En fait le fond du problème réside sur le pourquoi certains vins ont besoin de toujours plus de so2 que d'autres pour assurer leur conservation. Sachant que le so2 ajouté dans le vin est d'abors libre (role antioxydant) puis il se combine et perd son action antioxydante et la il faut en rajouter encore davantage pendant la conservation en cuve. En fait le problème c'est de bloquer les chaines d'oxydation le plus tot possible et à partir de la, si l'oxydation est trés limité, alors on peut commencer à rever de produire un vin sans soufre et pour le reste il ne reste plus qu'à faire marcher les méninges pour jouer sur tous les facteurs connus pour limiter l'oxydation.
    Concernant la mention sans sulfites elle est autorisée (et régulièrement controlée dans les magasins par la répression des fraudes) car aucune analyse ne les a détecté à ce jour. (la sélection nous a conduit à produire le no so2 sur seulement 3 parcelles avec une population de levure autochtones ne produisant pas de so2 en quantité détectable (inférieure à 5mg/l) ce qui nous dispense des mentions sans sulfites ajoutés et contient des sulfites.
    Concernant la qualité des vins nous améliorons chaque année un peu plus la qualité des vins et nous espérons produire dans 5 a 10 ans des vins plus concentrés pouvant vieillir 5 à 10 ans.
    Concernant le marketing, il nest pas pour moi l'ennemi mais plutot l'allié du produit tant qu'il nest pas mensongé et qu'il traduit ce que le produit est: un vin sympa et sans sulfite; sans doute un brin provocateur pour les puristes, je l'admet.
    Parole de vigneron

  • J'ai acheté ce vin une première fois pour son étiquette, victime d'une mercatique explicite, certes, mais tentante. Voici des années que le vin rouge me donne mal à la tête. Je n'y connais pas grand-chose, mais cherchais légitimement à réduire l'effet " coup de matraque " que m'infligent la plupart des autres bouteilles dans la même gamme de prix.
    J'ai racheté ce vin au supermarché bio, cette fois… pour le plaisir qu'il m'avait offert.
    Je trouve cet article assez grincheux. C'est dommage.

  • des le premier verre de vin, je deviens écarlate.la cause , le sulfite. et en fin de repas , je ne vous pas la digestion difficile. c,est pour cette raison que je suis favorable au vin sans sulfite. libre a chacun de son choix.

  • Le jour ou la mention sans sulfite sera uniquement un positionnement marketing, comme tend, malheureusement, à le devenir le label bio alors l'agroalimentaire aura tout de même fait de sérieux progrès. En attendant, même si je comprends que l'on reste vigilant et qu'on incite les consommateurs à l'être aussi, je trouve facile de balancer sur le sujet alors que la vinification sans sulfite est, à 90% au moins, l'apanage de vignerons plus obsédés par la naturalisé de leur vin que par le business qu'ils peuvent en tirer.
    Je vous laisse votre Bordeaux à Papa, grands crus classés y compris, boisé aux copeaux de chêne et chataigner, aux levures aromatisées, aux stabilisants, aux exhausteurs, etc, etc, et qui ne contient plus guère de raisin (bourré de pesticides, fongicide et consorts). Commençons par demander à ce que le listing des ingrédients soit également apposés sur les étiquettes de vin et crachons sur les vins naturels par la suite. Libre à chacun de choisir donc, mais éviter le prosélitisme d'un autre âge, vous desservez la cause que vous défendez

  • C'est vrai que j'ai l'habitude du bordeaux à la papa... Ah ah ah. Passons. Mais ce n'est pas avec ce genre de vins là que la cause des naturels avancera. Ni avec la gamme naturae de Gérard Bertrand... Un vin, résulte d'une intervention minimaliste par vigneron de talent. Pas d' un truc de supermarché.

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