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  • Quelques mots d'argot vinique pour fleurir son vocabulaire

    En visitant la Biturie, j'ai mis pas mal de soviétiques à l'abri de la pluie et j'ai pris une ronflée. Le lendemain, c'était le casque avec la pointe à l'envers. Faut bien avouer qu'à force de m'arsouiller, je vais finir par être de la tétine. 

    C'est tout de même plus joliment dit que "je me suis rendu dans plusieurs débits de boissons où j'ai bu pas mal de verres de vin rouge et j'ai fini ivre. Le lendemain, j'ai eu une forte migraine. A force de débauche, je vais finir alcoolique".

    L'argot, c'est de la poésie mais pas que. C'est un patrimoine qu'on utilise pour sortir de la grisaille. Le formidable travail de Martine Courtois est d'avoir compilé tout cela dans un petit ouvrage intitulé Les Mots du vin et de l'ivresse (éditions Belin). Le livre a été publié en 1984 et en poche il y a deux ans.

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    Aux buveurs curieux, ce vade-mecum permet de fleurir son vocabulaire. Petit florilège. 

    D'abord, le vin. Le lait de l'automne, la purée septembrale, la tisane de vigne, la décoction de vendange, la tisane à Richelieu (qui lança la mode du bordeaux à la cour de Louis XV), la vierge qui vous pisse dans le gosier ou encore un tumec (un alcool fort, dérivé de tue-mec). Chez le rogomiste (le marchand de vin chez Flaubert, notamment), on peut acheter une roteuse (une bouteille de champagne, à cause du bruit qu'elle fait quand on la débouche et de ses effets sur le buveur). Un soviétique, c'est un verre de vin rouge. 

    A force de parler de vin, j'ai les oreilles qui fanent : j'ai soif. 

    Buvons donc un verre de vin. Asphyxier une négresse ou un pierrot (boire une bouteille de rouge ou une de blanc), en mettre un à l'abri de la pluie, travailler dans un fabrique de buvards (sous-entendu, tellement il pompe), faire carousse, tirer au chevrotin (boire à l'outre), s'arroser la meule (c'est-à-dire la langue), relever une sentinelle (aller au bistrot), visiter la Biturie (faire la tournée des bistrots)... 

    Forcément, on finit ivre ; c'est là que le vocabulaire est le plus fourni. Prendre un bain, battre les murailles (marcher en zigzag dans la rue), tenir une bonne bersillée (dérivé de Bercy, le quartier de Paris où arrivait les tonneaux de vin), avoir un coup dans les carreaux, charmer les puces (le soir, pour éviter de les sentir nous mordre), avoir un coup de chasselas (sans doute dérivé de schlass), être gris comme un cordelier (ce moine à l'habit gris a la réputation de boire beaucoup), prendre une maculature (comme souvent, c'est un jargon d'imprimerie : une feuille qui a pris un excès d'encre), prendre une ribote ou chicorée (ivresse), être de corvée de cirage, être noir, être kanak ou sénégalais, être encoqué, prendre un coup de soleil à l'ombre, avoir la crête rouge, prendre une ronflée, être rond comme une balle, une bille, un boudin, une boule, une barrique, une bûche, un cul de bol, une citrouille, un disque, une futaille, un oeuf, un petit pois, une queue de pelle, une soucoupe...  

    Notons aussi qu'un ivrogne malade est un fa bémol car il vaut mi (vomit). S'il est près de tomber par terre c'est plutôt un fa dièse (car il est près du sol). Uriner se dit poliment faire place à un verre de vin. Et le lendemain, c'est la migraine : avoir le casque avec la pointe à l'envers. C'est le revers de l'arsouille (mener une vie de débauche).

    Le plus gros risque est de finir alcoolique. Etre baptisé avec une queue de morue (comme tout ce qui est salé, la morue entretient la soif), avoir la maladie de Bercy ou être né sur les coteaux de Bercy, avoir le piment sale (le nez rouge de l'ivrogne), être de la tétine... 

    D'autres exemples ?

  • Une si rare syrah

    Les Champs Libres, c'est un charmant trio : Les compères Dard et Ribo à qui l'on ajoute Hervé Souhaut. Les deux domaines se sont alliés pour sortir quelques belles bouteilles hautement torchables. On connaissait surtout le Lard des choix (en rouge ou en blanc) mais je n'avais jamais vu ces bouteilles-là : un saint-peray (déniché au Vin en Tête) et un cornas 2004 (aux Crieurs de Vin à Troyes).

    Le saint-péray est assez représentatif de son appellation, un caractère bien trempé à quoi s'ajoute un côté glouglou grâce à une acidité renforcée. Après un nez dévastateur, le cornas s'arrête un peu rapidement mais quel coefficient de torchabilité. On aurait sans doute dû le boire un peu plus jeune.

    A propos de ces deux quilles, j'ai questionné certaines personnes bien au fait des pépites du vin très naturel car j'aimerais des infos quant à ce cornas. Y a-t-il quelques vignes d'Hirotaké Ooka ou de Thierry Allemand dans le tas ? D'où provient ce vin ? En tout cas, ils étaient nombreux les spécialistes, à n'avoir jamais rencontré cette étiquette. Si vous avez des pistes, je suis preneur. 

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    Une bouteille débouchée pour la 46ème édition des Vendredis du Vin présidée par Aurélien Litron.

  • Christian Authier à propos d'Eric Callcut : "Nous avons besoin de déviance dans ce monde si normalisé"

    "Seulement, le tout-venant a été piraté par les mômes.
    Qu'est-ce qu'on fait ? On se risque sur le bizarre ?"

    Michel Audiard, Les Tontons flingueurs.

    J'ai tout oublié des campagnes d'Austerlitz et de Waterloo, d'Italie, de Prusse et d'Espagne, de Pontoise et de Landernau. Jamais de la vie, on ne l'oubliera, la première quille d'Eric Callcut qu'on a prise dans ses bras. Moi c'était un Clos du Giron 1998, celui avec la cire verte : un vin blanc sec élevé sous bois durant 24 mois. Quelle fougue, quelle expérience... Pour schématiser, c'est la Loire qui prend sa source dans le Jura. Depuis, il y en a eu pas mal d'autres, des blancs exclusivement (et donc malheureusement). C'était chez Pierre Jancou ou Au Jeu de Quilles. C'était aussi chez moi il y a quelques semaines pour un "Callcuthon", c'est-à-dire un marathon autour des bouteilles du génial vigneron (et de quelques autres pirates). C'est l'ami Jérémy qui avait tout organisé, que grâce lui soit rendue. Ce soir-là, il y avait trois Eric Callcut mais aussi les bébés Callcut, vins d'autres vignerons qui provenaient de parcelles rachetées au maître : Les Nourrissons 2004 de Stéphane Bernaudeau et les vins de Josette Médau, sur qui nous reviendrons bientôt. 

    Mais au fait, c'est quoi ce truc, Callcut ? Elevés entre Angers et Cholet, les vins d'Eric Callcut n'ont été produits qu'entre 1996 et 1999, soit quatre millésimes. Le vigneron s'est évaporé, quelque part entre Israël et le sud de la France. Aujourd'hui, ces bouteilles sont des raretés. Que dis-je ? Bientôt c'est certain, il n'y en aura plus une seule de remplie. Il faut dire que depuis un an, avec EvaStéphanie, Jérémy forcément, Antonin, Olivier, Benjamin... nous avons contribué à ce qui est un véritable génocide. Avec engouement. Cependant, plus que jamais, les vins d'Eric Callcut sont en voie d'extinction. A la dernière bouteille dégoupillée (on ne saura pas où cela se produira), le XXe siècle sera vraiment enterré. 

    C'est bien beau tout ça, mais dans le verre ? Ce qui est frappant, c'est que ces vins semblent avoir été embouteillés hier, leur jeunesse est encore incroyable. J'ai papoté dernièrement avec un caviste à Sarreguemines, en Moselle, fin connaisseur de la chose vinique : Franck Mongiat, de Diogène Atmosphère, m'assure que les vins d'Eric Callcut étaient déjà incroyablement buvables juste après leur mise, il y a près de 15 ans. Mais ne dissertons pas longtemps dessus : l'écrasante majorité des neuneulogues trouverait ces vins déviants (oxydation, acidité dévastatrice, lourdeur). Cela tombe bien, nous sommes quelques-uns à refuser leurs normes. Pour nous, ce vigneron est avant tout un artiste. N'est-ce pas le propre de l'art que d'être déviant ?

    Parmi les esprits libres qui donnent de la voix et ouvrent la voie, jetons notre dévolu sur Christian Authier.

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    (Crédits Andersen Ulf/Sipa/Marianne2)

    Christian Authier est un écrivain rare. Je pense qu'un tel qualificatif suffit à donner envie de lire un de ses ouvrages. Pour moi, il représente avant tout Une Belle Epoque (Stock, 2008) où il raconte ses années d'étudiant à Toulouse. Ce sont un peu les miennes aussi, tant je m'y retrouve, et cela même si je l'ai vécu dix ans plus tard. Il fait partie des écrivains d'hier et surtout de demain, une joyeuse bande où on croise Sébastien Lapaque, Jérôme Leroy, Olivier Maulin, Matthieu Jung... Leurs oeuvres sont salvatrices. Je pourrais faire le même parallèle avec le vin naturel : c'est le vin d'hier et surtout celui de demain.

    Et ça tombe bien...  En 2004, Lapaque est invité pour une dédicace à Toulouse. Chez un caviste, il tombe sur les vins de Callcut. Nous y voilà. Pour raconter le choc, Christian Authier a composé un petit texte publié en 2010 aux éditions du Sandre. Quoi ? Un écrivain qui fait partie de mes meubles a signé un petit livre sur Callcut ? Déjà, il m'a fallu me le procurer. Tête chercheuse de jolis vins, Franck Bayard (alias Vin nouveau) l'est aussi de jolis livres : c'est lui qui m'a dégoté Callcut, Boire pour se souvenir. Ces feuillets sont aussi rares qu'une bouteille du maître. Extrait : 

    "Cela respirait le produit de contrebande, le bizarre. Les bouteilles étaient troublardes, chargées de dépôts. La suite ne démentit pas l'intuition. Au coeur de la nuit, nous dégustâmes les flacons dans des gobelets en plastique qui n'arrivaient pas à banaliser un Clos du Giron 1996, blanc sec, pur chenin dégageant des arômes de noix, d'amande, mais aussi de coing, magnifiées par la profondeur de notes oxydatives qui en faisaient un vin à la fois onctueux et tranchant où le fruit était tenu par l'acidité."

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    J'en arrive au fait. Après la lecture de cet ouvrage, après les bouteilles de Callcut sifflées, subsistaient quelques interrogations qui ne pouvaient pas rester lettre morte. Christian Authier a aimablement accepté de prendre sa plume pour me répondre, je l'en remercie vivement. 

    Cher Christian, c'est la question que l'on pose à tout amateur : comment êtes-vous arrivé dans le vin ? Avec une bouteille précise ?

    Mon premier souvenir est un bourgogne goûté du bout des lèvres quand j’avais treize ou quatorze ans lors d’un repas de fête familial. Il y avait là un goût de cerise qui me marqua. Quelques années plus tard, un dîner dans une brasserie en compagnie de trois amis de lycée – nous étions alors étudiants – s’imprima durablement. Nous avions commandé une bouteille de bordeaux un peu par hasard et presque par inadvertance, mais la commande fut accueillie dans un tel mélange de solennité et de reconnaissance par le sommelier – solennité confirmée un peu plus tard avec le cérémonial de l’ouverture de la bouteille – que nous nous inquiétâmes tardivement du prix du nectar. Cela agrémenta notre dîner d’une certaine excitation : serions-nous seulement en mesure de payer cette bouteille qui semblait si prestigieuse ? N’avions-nous pas, par mégarde, commandé l’un de ces bordeaux d’exception dont la valeur d’échange s’établit à plusieurs salaires minimums ? Quitte à devoir faire la vaisselle dans l’établissement durant plusieurs mois, nous commandâmes la petite sœur. Des fous rires teintés d’inquiétude accompagnèrent notre repas jusqu’à ce que l’addition ne nous soulage. Nous pourrions nous acquitter de la douloureuse sans trop de dommages… Tout cela pour dire que le vin est d’abord affaire de circonstances, de rencontres, de souvenirs. Ensuite, vient le goût. 

    Comment en êtes-vous arrivé au vin naturel ? Quels sont vos domaines fétiches ? 

    Après mes "débuts" de jeune buveur où je buvais comme tout le monde des bordeaux, ainsi que – du fait que je vive à Toulouse – des vins du sud-ouest ou des vins espagnols, mon goût s’est porté sur des bouteilles moins conventionnelles que je choisissais au hasard chez des cavistes. Je me rendrais compte plus tard, comme Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, que je buvais des "vins naturels" sans en être conscient, notamment les faugères du domaine Léon Barral ou les vins de la famille Plageoles à Gaillac.

    Depuis une dizaine d’années, je ne bois que des vins naturels, sauf circonstances exceptionnelles : mondanités ou obligations professionnelles, déjeuners ou dîners dans des restaurants que je n’ai pas choisis. Par politesse, je trempe mes lèvres dans une coupe de champagne dosé ou dans un rouge bien boisé puis je passe à l’eau. Quant à l’épreuve des invitations à déjeuner ou à dîner chez des hôtes dont je ne connais pas les goûts en matière de vin, les convenances et le principe de précaution m’obligent à amener un magnum de vin naturel. Si vous n’amenez qu’une bouteille, celle-ci peut finir dans la cuisine sans avoir été ouverte et vous risquez de passer le repas à l’eau ou en compagnie de vins frelatés. Si vous offrez un magnum, le maître ou la maîtresse de maison se sentira – normalement – obligé de l’ouvrir. Vous serez sauvé. Je vous conseille la technique, elle est quasi imparable.

    Par ailleurs, mon penchant pour les vins naturels n’est pas dogmatique ou idéologique. Le côté "secte" de certains amateurs me semble ridicule. Ils reproduisent à leur façon les travers et les préjugés des "buveurs d’étiquettes" de prestige. On y trouve même des "intégristes" prêts à excommunier ceux qui ne sont pas assez "purs" à leurs yeux, des "spécialistes" autoproclamés veillant à ce que personne ne vienne empiéter sur ce qu’ils estiment être leur domaine exclusif. Comme n’importe quel "milieu", celui des vins naturels comporte son lot d’aigreurs, de convoitises et de jalousies. Peu importe. Pour ma part, je bois ces vins parce qu’ils me plaisent, qu’ils me surprennent, qu’ils appellent au partage et à la joie, qu’ils ne font pas mal au crâne. Proposez-moi n’importe quel jus, au-delà des étiquettes et des labels, qui remplissent ces conditions de plaisir et de buvabilité et j’en ferais mon miel. Il se trouve que neuf fois sur dix, au moins, il s’agit d’un vin sans levures artificielles, non filtré, peu ou pas sulfité… Une dégustation à l’aveugle est le meilleur test : on aime ou on n’aime pas. Peu importe le flacon, pourvu que l’on ait les sensations qui nous correspondent.

    Quant à mon apprentissage méthodique des vins naturels, c’est à mon ami Sébastien Lapaque que je le dois. Il m’a fait boire mes premiers morgon de Lapierre, mes premiers chinon de Lenoir… Des vins dont j’ai mis un peu de temps à apprécier les richesses tant ils étaient loin des vins sudistes, y compris "nature", qui avaient façonné mon palais. J’ai désormais des dizaines de domaines de prédilection et en citer quelques-uns sera forcément frustrant. Je mentionnerais évidemment ceux du domaine de l’Anglore d’Eric Pfifferling, du domaine Prieuré-Roch d’Henry-Frédéric Roch, du domaine des Foulards rouges de Jean-François Nicq, les formidables beaujolais de Philippe Jambon ou d’Yvon Métras, les cheverny d’Hervé Villemade ou Thierry Puzelat… Le vin en France, c’est comme une carte de Paul Vidal de La Blache : tout est beau, il faut aller partout. En Corse, chez Antoine Arena ; dans le Jura, chez Pierre Overnoy et Emmanuel Houillon ; en Ardèche, chez Jérôme Jouret ; dans le Var, chez Jean-Christophe Comor ; dans le Languedoc, chez Maxime Magnon[N.D.L.R. : le seul qu'il manque à mon tableau de chasse au trésor, c'est l'ardéchois Jouret...]

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    Les vins de Callcut, vous les avez rencontrés presque par hasard il y a 5 ans avec Sébastien Lapaque venu faire une dédicace à Toulouse. Votre premier sentiment sur ces vins ?

    Ce fut exactement un jour de printemps 2004 que Sébastien dégota chez un caviste non loin du journal où je travaille, quelques quilles d’Eric Callcut dont il me dit qu’elles étaient rarissimes. Nous achetâmes un blanc et un rosé dont la robe se révéla aussi blanche que celle du blanc. Lorsque nous ouvrîmes les bouteilles, il se passa quelque chose de très rare. Des saveurs, des parfums et des sensations aussi inattendues que profondes s’invitèrent. J’ai essayé de décrire ces moments dans "Callcut. Boire pour se souvenir". Je ne pourrais pas dire mieux. 

    Votre goût a-t-il changé après Callcut ? Devient-on plus tolérant ou plus exigeant envers les autres vins ?

    Les vins d’Eric Callcut représentent pour moi une géographie particulière, un pays à part, mais dont les frontières sont également dessinées par les champagnes d’Anselme Selosse, les vins du feu Domaine Peyra ou du magicien Pierre Beauger en Auvergne, du domaine Casot de Mailloles à Banyuls… Il m’arrive de trouver des accents et des arômes de Callcut chez d’autres et c’est émouvant. Mais ses vins ne sont pas des modèles que l’on pourrait copier. Ils reflètent un terroir, une sensibilité : un enracinement et une manière de faire qui peut être universelle si l’on ose. Ils renvoient à la fois à des choses anciennes et à venir. Ainsi, en buvant des rouges de Callcut de 1998, j’ai imaginé ce que devaient être les chinon de Lenoir de 1976 ou de 1971 que je n’ai pas encore goûtés… 

    Acide, lourd, oxydé : que répondez-vous à ceux qui disent que Callcut est déviant ?

    Je leur dirais qu’ils ont raison. Les vins d’Eric Callcut sont déviants. Dieu merci ! Nous avons besoin de déviance dans ce monde si normalisé. Il faut savoir se risquer sur le bizarre…

    Avez-vous déjà rencontré Eric Callcut ? Avez-vous des nouvelles de lui aujourd'hui ?

    Non, je ne l’ai jamais rencontré. Plusieurs mois après la sortie du livre, mon éditeur Guillaume Zorgbibe a reçu un coup de fil d’Eric Callcut, malgré l’aversion affichée de celui-ci envers les téléphones. Guillaume m’a donné le numéro fixe de ce vigneron tellement mythique et insaisissable que l’on pouvait même douter de son existence, mais je n’ai jamais osé l’appeler. Que pourrais-je lui dire ? Il m’a déjà tout donné et j’ai essayé de lui dire l’essentiel dans mon livre… 

    Que représente Callcut pour vous ? Un symbole de la résistance ? Je me risquerais à dire que le XXe siècle s'éloigne de plus en plus à mesure que l'on vide ses bouteilles...

    J’ai bu du Callcut avec les femmes que j’ai aimées. Cela suffirait à me rendre ses vins inoubliables. Par ailleurs, le fait qu’Eric Callcut ait arrêté de faire du vin voici plus de dix ans et que ses quilles soient devenues introuvables confèrent à sa création quelque chose de très rare et de poignant. En termes marchands, les bouteilles de Callcut valent ou valaient, chez les cavistes, entre dix-huit euros pour les blancs et les rouges, et une trentaine d’euros pour les liquoreux. Rien d’inabordable, sauf qu’il n’y en a plus ou quasiment plus. Elles sont donc pour ceux qui en ont bu une madeleine de Proust, une chasse au trésor pour ceux qui aimeraient en boire et rien du tout pour tous les autres… Viendra un jour où toutes ses bouteilles auront été bues. Elles n’existeront plus alors que dans notre mémoire, dans les récits que les buveurs en feront. Elles seront comme des êtres chers qui ne sont plus et qui, pourtant, ne nous quittent pas. 

    Pourquoi votre éditeur a-t-il accepté votre texte ?

    Guillaume Zorgbibe est un ami précieux et l’un de ces jeunes hommes qui, par leur talent, leur culture et leur abnégation, donnent envie de ne pas désespérer jusqu’au bout des temps où nous sommes. Un jour, sur la terrasse du Comptoir d’Yves Camdeborde où nous aimons nous retrouver, il m’a demandé d’écrire un petit texte sur un vin cher à mon cœur et à mes papilles. Il suggéra le divin champagne Substance d’Anselme Selosse, mais Sébastien Lapaque m’avait dit vouloir un jour écrire sur ce jus métaphysique. Je proposai donc à Guillaume les vins d’Eric Callcut et il accepta à "l’aveugle".

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    A la sortie du livre, vous avez vidé pas mal de bouteilles de Callcut chez Camdeborde : vous pouvez un peu nous raconter ce que vous avez bu ?

    Quelques mois plus tard, lorsque je remis mon texte à mon éditeur sur la même terrasse et il le fit lire à Yves Camdeborde qui tomba sous le charme tout en décidant aussitôt – par un coup de fil avisé – de réquisitionner le plus possible de bouteilles de Callcut disponibles afin d’arroser un déjeuner de copains lorsque le livre serait sorti. Un filon, que j’avais déjà exploité via Internet, mena en Suisse et le maître du Comptoir du Relais rassembla près d’une centaine de quilles de Callcut. Le déjeuner, magnifique, eût lieu en terrasse un jour de juin 2010. Il y avait Guillaume, Yves, Sébastien, un autre Sébastien, Stéphane, Marc, Zoé… Nous bûmes de tout et beaucoup. Des blancs de tous les millésimes, des rouges et même les liquoreux.  Yves a dû en garder quelques-unes dans sa cave et la carte de son restaurant propose encore des rouges de Callcut. J’ai bu un rouge, voici quelques semaines, en compagnie de Lapaque et de notre ami Jean-Christophe Comor qui ne connaissait que les blancs. Il n’a pas regretté l’expérience… 

    Plus généralement, faites-vous un lien entre le vin et l'écriture ? Quels sont les auteurs du vin que vous recommanderiez ?

    Je vous épargnerai les clichés sur les muses et l’alcool. Pour ma part, j’ai pu écrire correctement avec quelques verres dans le nez, mais jamais ivre. Ce serait trop beau… La littérature et le vin : une longue histoire… Dumay : oui. Oberlé : non. Plutôt lire du Robert Parker. Au moins, c’est franc. J’avoue avoir été un temps séduit par la prose et la personnalité de Gérard Oberlé avant d’en saisir les poses et les artifices. Chez les auteurs contemporains qui ont écrit sur le vin, je conseillerais les livres des Américains Kermit Lynch et Alice Feiring. Sans oublier, bien sûr, ceux de Lapaque. En particulier son Chez Marcel Lapierre. Je le relis une fois l’an et le rendez-vous m’éblouit toujours. Aucun chagrin ne résiste à la lecture de ce livre si sensible. 

    P.-S. : c'est le moment ou jamais de lancer une bouteille à la mer, même si je n'y crois guère puisque le génial vigneron a déjà quelques réticences avec les téléphones : si par le plus grand des hasards, Eric Callcut tombe sur cet article, j'aimerais beaucoup entrer en contact avec lui... 

    Dites-moi où, n'en quel pays,
    Est Flora la belle Romaine,
    Archipiades, ne Thaïs,
    Qui fut sa cousine germaine,
    Echo, parlant quant bruit on mène
    Dessus rivière ou sur étang,
    Qui beauté eut trop plus qu'humaine ?
    Mais où sont les neiges d'antan ?

    François Villon.

  • Un sauvignon récolté en juillet !

    Les vendanges en juillet, il y a des maisons pour cela. Paraphraser Clemenceau en début de billet pourrait faire sourire. Pourtant, bon nombre de vins de basse extraction se récoltent trop tôt. Ici, on parle vraiment d'autre chose ! D'une expérimentation très intéressante. Notre homme s'appelle Matteo Ceracchi (domaine Piana dei Castelli). L'affaire se passe à Velletri, dans le Latium (Lazio en italien), c'est-à-dire la région de Rome. On n'est qu'à quelques dizaines de bornes de la capitale et on prend une grande leçon de viticulture. 

    La vendange de ce sauvignon a eu lieu le 27 juillet 2011. D'où le nom de 27.07 : ce n'est pas un agent secret, mais un vin quasi secret, 9300 bouteilles. Les vignes sont cultivées en biodynamie mais on ne le dit pas trop. Résultat ? Forcément inattendu. Bien sûr, une forte acidité mais pas dérangeante, au contraire : rafraîchissante. Une finale très minérale. Ce vin n'est pas vert : le fruit est mûr, le jus est précis, la quille taillée pour quelques belles années. Assurément, on l'a bu trop tôt. C'est une sacrée découverte. "Le beau vin" comme dit l'ami Jacques.

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    Pourquoi une récolte fin juillet ? Lucia, la soeur de Matteo, répond que "c'est une provocation. Le goût des Italiens nous a << obligés >> à explorer les autres particularités de ce cépage. Normalement, les arômes typiques d'un sauvignon (comme celui que nous produisons en septembre) sont le buis et les arômes dus à la pourriture noble (miel, fruits confits). Or le 27.07 a une robe jaune paille aux reflets verdoyants et des arômes végétaux. Il est moins coquin qu'un sauvignon classique et il exprime à fond le territoire crayeux et siliceux du Latium. Le fait d'arriver à faire une vendange en juillet ne dépend pas du soleil, ou plutôt cela ne dépend pas que du soleil : c'est grâce à l'énorme travail que nous faisons dans les vignes. C'est en janvier que l'on comprend comment anticiper toutes les phases phénologiques. C'est en janvier aussi que l'on voit si les plants seront bien hydratés et bons pour juillet. Bien sûr, le climat doux du centre de l'Italie aide énormément nos expérimentations".

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    De manière un peu plus classique, le domaine Piana dei Castelli offre aussi un merveilleux pinot gris, cuvée sobrement baptisée Grigio. La merveilleuse couleur provient de la macération des peaux de raisins.

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    Un nez plutôt simple mais une bouche sacrément pulpeuse : les chanceux présents ce soir-là adhèrent tout de suite. Au fur et à mesure de l'ouverture, il montre ses nuances qui tirent vers les fruits blancs et notamment la pêche. C'est un ravissement.

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    Enfin, la "petite" cuvée de blanc baptisée Grechetta, qui est aussi le nom du cépage autochtone qui la compose. Un très joli vin qui est resté simple, léger, incroyablement buvable.

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    Les rouges aussi m'ont fait bonne impression, notamment le Vendemmia 1 (cabernet-merlot) un genre de bordeaux enfin buvable. Mais les blancs ont vraiment tout écrasé.

    Comme je suis sympa, je partage mes bonnes adresses. Pour ce genre de vins italiens extraordinaires (au sens propre, hors de l'ordinaire) mais accessibles (entre 10 et 15 euros prix caviste), il n'y a qu'une seule adresse à Paris, c'est R.A.P. On croyait en connaître un rayon sur l'Italie, tu parles... On se rend compte qu'on ne connaissait rien.

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  • Couille d'agneau et Coulée de Serrant 1996

    Retour chez Ribouldingue. Après un premier repas plein de tendresse, un second plus couillu. Et pour cause, ce que l'on nomme pudiquement "rognons blancs" s'appelle en bon français une couille. Ici en persillade. Tu aimes la saucisse ? Ben tu aimes la couille aussi ! La texture s'apparente vraiment à une saucisse un peu industrielle genre wurst allemande ou grosse knack alsacienne. Mais c'est bien plus fin, il faut bien l'avouer.

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    Pour l'accompagner, débouchons la dernière bouteille de Coulée de Serrant 1996 qui poireautait en cave. Tarifée très raisonnablement à 100 euros. Oui, quand on voit son prix chez un caviste, on pouvait imaginer qu'au resto ce serait le coup de bambou ! C'est assurément un très beau vin, quelques coudées au-dessus du 2007 bu l'autre jour. Symbole du vieux chenin, elle tire sur les champignons. Mais rien à faire, malgré le prix d'ami sur table, je trouve cette bouteille bien trop chère pour le contenu.

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    Ribouldingue, 10 rue St Julien Le Pauvre, 75 005 Paris, 01 46 33 98 80. Entrée, plat, dessert à 34 euros. Et je le répète, ne manquez pas en face la magnifique église Saint-Julien-Le-Pauvre dédié au culte catholique melkite.

  • Les vins nouveaux de 2011 ont fait leur Pâques

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    Traditionnellement, on dit que les dix crus du Beaujolais doivent "faire leur Pâques". C'est-à-dire qu'il faut attendre que les fêtes chrétiennes de la mi-avril soient passées pour que les vins puissent être appréciés à leur juste valeur. Mais pourquoi ne pas faire de même pour le beaujolais nouveau et pour le vin nouveau en général ?
     
    Cette semaine, j'ouvre deux vins de 2011 qui étaient disponibles sur le marché dès le troisième jeudi de novembre de l'année dernière. Je simplifie : mon beaujolais nouveau, je l'ai conservé quelques mois. Autre précision : il n'y a pas de soufre ajouté dans ces deux quilles puisqu'elles sont généralement sifflées dans les deux mois après la mise en bouteille. Et ajoutons encore que nous sommes en présence de vignerons extrêmement consciencieux.
     
    A ma gauche, le charmant beaujolpif nouveau d'Isabelle et Bruno Perraud (domaine des Côtes de la Molière) baptisé Brut de Cuve. A ma droite Octobre, le vin nouveau des Foulards Rouges de Jean-François Nicq (Roussillon). Nos deux amis ont superbement bien passé l'hiver et le début du printemps, rien à redire. Nez exhubérant, bouche fruitée et jus présent pour le premier ; nez un peu effacé mais le vin s'avère terriblement glouglou pour le second. Moralité : n'hésitez pas à conserver un peu vos bons vins nouveaux.
     
    L'idée m'était venue d'une bouteille de Pfifferling orpheline puis débouchée presque un an après la mise. Quelle joie se fut.
  • Un rioja très glouglou

    C'est à la cave Les Babines, dont on parle trop peu, que j'ai dégoté cette quille. Un rioja pas du tout là on l'attend : pas de boisé, pas d'extraction, pas de lourdeur. Du jus, du gouleyant, de la chaleur certes, mais rassurante. Et ce, malgré ces cépages que je trouve d'habitude lourds (75 % tempranillo, 10 % graciano, idem pour le cabernet-sauvignon et 5 % de grenache).

    C'est le domaine Martín Alonso Etayo et la cuvée Viña Ilusión dans son millésime 2010. Un coup de coeur pour à peine plus de 10 euros en France et moitié moins en, chez L'Anima del Vi.

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    Une porte d'entrée dans le vin naturel espagnol ? Sans doute !

  • La nouvelle cuvée d'Hervé Villemade : un cour-cheverny baptisé Les Saules

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    Hervé Villemade, c'est un pilier. Il fait partie de ceux dont on ne parle pas assez mais dont on connait la panoplie sur le bout des doigts. Et pas besoin de beaucoup se forcer. Les petites cuvées et les cubis nous accompagnent lors des soirées endiablées ; les autres, plus rares, font merveille à table. Sébastien Lapaque dit d'ailleurs que, certains jours, son cour-cheverny Les Acacias est "le meilleur vin blanc du monde".

    Et voici la nouvelle perle, la matérialisation d'une nouvelle parcelle de ce splendide cépage qu'est le romorantin, ingrédient exclusif du cour-cheverny. Cette cuvée baptisée Les Saules s'avère encore bien jeune et on la sent taillée pour le temps. On l'a évidemment goûtée trop tôt, mais ici l'impatience l'a évidemment emporté sur la raison. Des qualificatifs pour ce breuvage ? Forcément un peu sur la retenue, encore bien acide et surtout très élégant. C'est-à-dire qu'on n'est pas du tout sur une caricature de romorantin trop caractériel qui en rebute plus d'un. Ici la volupté, un côté aérien et donc ça se glougloute : la bouteille n'a pas fait long feu, c'est certain. Bref, de la dentelle en bouteille. J'en redemande. J'imagine que Les Saules ne va pas tarder à être commercialisée.

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    Ce soir-là, nous avons goûté La Bodice 2010 (80 % sauvignon, 20 % chardonnay), un petit bonbon de fruits. Pour accompagner ces quilles-là et les autres, Franckie avait concocté un superbe mulet, poisson auquel il faut crier notre amour intense.

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  • Il est mignon, monsieur Pinon (et son vin est bon)

    C'est la claque que l'on n'attendait pas. Comment un vouvray de 1995 pouvait-il encore être buvable ? (Provocation). Et c'est qui ce François Pinon ? Le type de L'Emmerdeur ou du Dîner de Cons ? Non, voici un vigneron exemplaire. Une fois la bouteille débouchée, ces questions à la con s'effacent d'elles-mêmes.

    Cette bouteille, c'est la représentation de l'équilibre dans 75 centilitres. Ou comment la théorie devient pratique. Combien de fois avons-nous entendu spécialistes et neuneulogues s'écrier "voici un breuvage fort équilibré !"... Je fiche mon billet qu'ils n'ont jamais bu cette quille-là. Qu'auraient-ils pu dire alors ? C'est à la fois vieux chenin (champignons des bois) et jeune chenin (acidité conquérante). 50-50, le yin et le yang. Je n'avais jamais ressenti ça auparavant.

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    Goûté après 24 heures d'ouverture, le champignon s'évapore, il laisse place à plus de finesse, toujours avec cette belle acidité. Mon bien-aimé Callcut a des muscles, Pinon a le côté équilibré. Trouvé chez Versant Vins pour un peu plus de dix euros, une paille par rapport à l'émotion procurée.

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