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Le vin naturel peut-il être vendu en supermarché ?

C'est bien la première fois que l'on me surprendra à parler des foires aux vins sur ce blog. Mes lecteurs réguliers connaissent mon aversion pour la grande distribution. A cause d'elle nous avons perdu le goût des petits pois, à cause d'elle nous avons oublié la véritable recette de la sauce bolognaise, à cause d'elle nous mangeons des poulets sortis de L'Aile ou la Cuisse. Presque un crime contre l'humanité à chaque rayon.

Sans parler des foireux vins vendus en super- et hypermarchés. En 2013, pour une bouteille de 75 centilitres d'un vin d'appellation, les Français ont dépensé en moyenne 3,31 euros ; à ce niveau-là, le vigneron s'efface derrière les produits de synthèse visant à augmenter les rendements. C'est une moyenne, évidemment. Durant les foires aux vins, nombreux sont les passionnés à courir les bonnes affaires. Tel Yquem soldé, tel Cheval bradé, tel Mouton égorgé... Jamais je n'en dis une ligne dans mon espace de liberté.

Et les attachées de p(a)resse devraient le savoir, le souci, c'est qu'elles ne lisent pas les blogs. Cela ne leur pose pas de problème de m'envoyer des infos sur les foires aux vins de septembre prochain. Oui, l'automne se prépare en été. J'en ai reçu plein, de la part d'enseignes où je ne vais qu'acheter du papier toilette.

J'ai ainsi reçu celui de Franprix. Et je vois ça sur la page 7. Notre morgon chéri, celui du domaine Marcel Lapierre, le "pape" du vin naturel, est présent chez Franprix pour la prochaine foire.

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Pour ceux qui ne connaissent pas : les vins de Lapierre, aujourd'hui produits par son fils Mathieu, je les ai maintes fois célébrés ici même.

Pour ceux qui ne connaissent pas : Franprix, c'est le "réseau de 900 magasins d’ultra-proximité" du groupe Casino. Il se concentre sur l'Île-de-France, mais on trouve aussi des points de vente à Lille, Lyon ou Marseille à ce que je lis ici. Bref, on est loin de l'artisanat.

Pour ceux qui ne connaissent pas : en vente chez Franprix, le vin n'est pas du tout hors de prix. Mieux que ça. 16,90 euros alors que c'est 16 euros prix propriété, c'est-à-dire quand tu te déplaces à Villié-Morgon et qu'il en reste en stock pour l'acheter. A Paris, chez Augé, le 2011 est à 18,25 euros. Chez Lavinia, le 2013 crève le plafond avec 24 euros. Forcément, la grande distribution fait ce qu'elle sait faire le mieux, à savoir jouer la carte du prix le plus bas. Et on ne peut pas dire ici que c'est au détriment de la qualité.

J'entends déjà quelques mauvaises langues maugréer que les vins du fils ne sont pas ceux du père (je ne suis pas du tout de cet avis, je pense préférer ceux de Mathieu), que le domaine Lapierre produit trop de bouteilles pour être artisanal (le gamay s'étend sur 15 hectares, ce qui n'est pas latifundiaire), que c'est sans doute la cuvée un poil sulfitée qui sera vendue (sans doute), que sans doute aussi chacun des 900 Franprix n'aura pas 500 bouteilles à vendre (sans doute aussi). Mais on n'est pas plus avancé.

En réalité, le problème dépasse complètement Lapierre et Franprix. C'est un cas parmi d'autres, d'autres vins naturels ont déjà été vendus en supermarché.

La question se pose plutôt du point de vue éthique.

Le vin naturel est à 99, sinon à 100 % un vin artisanal, c'est assez difficile à nier. On pourra me demander : à partir de quand n'est-on plus artisanal ? A partir de combien d'hectares de vigne ? A partir de combien de bouteilles ? Il est impensable et idiot de fixer un seuil, mais ce qui est certain, c'est que les producteurs de vin naturel n'ont pas les moyens de fournir les centrales d'achat de la grande distribution tout au long de l'année. Il peut s'agir d'événements ponctuels comme cette foire aux vins. Certains chefs de rayon arrivent aussi ponctuellement à faire entrer tel ou tel domaine dans leur supermarché, ou telle enseigne travaille mieux qu'une autre, selon nos critères. Pourtant, on ne voit quasiment jamais de vin naturel en grande distribution.  

Le vigneron peut-il l'accepter ? Peut-être ne le sait-il pas. Sans doute a-t-il besoin d'écouler son stock. Mais je parle d'éthique, ai-je dit. La place d'un vin artisanal serait dans un point de vente artisanal, c'est-à-dire un caviste indépendant. Bien sûr, ça, c'est la théorie et tout le monde est d'accord. Mais dans la pratique ? Dans ce cas concret ? Le supermarché va permettre à un plus grand nombre de gens d'être en contact avec le vin naturel, une sorte de démocratisation du vin naturel... Vraiment ? Notre jaja adoré serait plus facile d'accès entre les couches et le Destop ? D'autres vont râler : on ne conserve pas un vin naturel à plus de 14°C sous les néons d'un linéaire ! Mais combien de cavistes (même les sérieux) respectent ces recommandations ? 

Les questions éthiques ne trouvent pas de réponses faciles. Le débat est posé. Ceux qui veulent profiter de l'offre verront fleurir les renseignements pratiques sur les autres blogs ou dans les magazines ; beaucoup se feront les relais des communiqués de presse sans se poser de questions. Pour ceux qui préfèrent justement se poser des questions, je regrette de ne pas pouvoir apporter de réponse claire.

MISE à JOUR : bien que je n'ai pas contacté Mathieu Lapierre, car ce problème dépasse le cas Lapierre/Franprix, il a tenu à m'adresse ce commentaire.

"Je viens d'apprendre cette nouvelle par vous. Vendant à 16 euros départ cave, je ne peux pas les attaquer. Cependant, j'ai marqué les bouteilles en 2012 car cela est arrivé en 2011 et je vais pouvoir savoir qui joue ce jeu à nouveau. Si quelqu'un a une bouteille, merci de m'envoyer une photo de la contre étiquette. Soyez sùur que la personne n'aura plus jamais une bouteille, je manque déjà de vin."

Commentaires

  • Bel article, sur lequel j'aurai 2 remarques :

    1. Il faut vraiment espérer que cela se soit fait avec l'accord de Mathieu Lapierre, je me souviens d'un cas où des vins de chez Louis Sipp s'étaient retrouvés à prix cassé dans des Metro, sans l'accord d'Etienne. (et en-dessous du prix domaine). Il ne faut pas craindre la grande distribution, mais il faut craindre les pratiques commerciales douteuses de certains intermédiaires.

    2.J'aime bien la façon dont le mystique qui entoure le vin dit nature est effleuré. En quoi la GD est-elle contradictoire avec le vin nature hors conditions d'entreposage? Peut-on dépassionner le débat et accepter que le nature est un mode de production de vin et non un monde de production par essence, et qu'on peut voir la chose de manière purement rationnelle?

  • Hello,
    je suis également troublé...Toutefois, dans ma petite cave de Concarneau, je bats Franprix!!!!
    Chez moi, c'est 16,80€ la quille, mais en 2013!!!!
    En tous cas, chez Lavinia, ils se brossent pas...!!!!!
    Bonne journée...

  • Je rejoins Jehan le Belge sur ses 2 points. J'irais même jusqu'à dire que, puisqu'il est impossible à un artisan vigneron (attention, d'autres on pris des amendes pour avoir employé cette expression) de vendre à une centrale d'achat, cela remet sans doute en cause les pratiques commerciales habituelles, pour faire quelques exceptions. Et attention danger : si le vigneron cède à la GD, il ne faut pas pour autant qu'il en soit dépendant, au risque d'en crever. Equilibre à rechercher.

    Dans un avenir idéal, on verrait donc de ci de là des bouteilles natures en rayon. On verrait des consommateurs piqués de curiosité. Certains seraient convertis, et, pour une vraie offre plus large, plus personnalisée, ils iraient même chez un caviste indépendant un peu porté sur la chose (à condition qu'il en trouve un à moins de 50 bornes de chez lui). Après ça, tout fiers, ils iraient en parler à d'autres. Où est le mal ?

    Avenir un peu moins rose : les supermarchés auraient la liberté de construire leur offre de vin de façon libre et indépendante, par magasin, et alors les cavistes indépendants n'auraient plus qu'à postuler chez Carrefour. Non, je déconne.

    Alors bien sûr, les fans de la première heure auront l'impression qu'on leur a volé quelque chose. Comme les premiers amateurs de musique électronique ont craché sur ceux qui n'ont découvert Laurent Garnier que quand on a vu ses CD à la Fnac. Comme plein d'autres trucs qui sortent un jour du giron de leur "early adopters" pour devenir plus largement diffusés. "C'est moi qui l'ai vu en premier, ça m'appartient. Cette culture m'appartient." Pour certains ça va même jusqu'à "ce vigneron m'appartient". C'est un peu dommage.

    En France, tous les vignerons de petites exploitations que je connais, plutôt portés sur le bio, la biodynamie et le nature, dépendent dangereusement de l'exportation, de 1, 2 voire 3 importateurs pour els plus développés. Sauf une ou deux stars qui font la Une de journaux ou blogs lus par 5000 personnes et qui n'ont jamais rien à vendre. Alors si on parvenait à faire rester un peu de notre bon vin en France, et si on permettait à toute une partie des consommateurs qui n'ont parfois même pas conscience que ces vins existent de les découvrir, quitte à aller le chercher chez Franprix, je dis banco.

  • Hello, je suis également surpris par ce référencement chez Franprix!!! Certainement un intermédiaire
    peu scrupuleux, c'est malheureusement assez fréquent... Par chez moi, c'est le Leclerc de Quimper qui se cache derrière un nom de cave indépendante pour commander chez certains vignerons qui réserve, habituellement, leur production aux cavistes indépendant... Toutefois, en tant que caviste indépendant à Concarneau, je suis plutôt content de vendre le Morgon 2013 de M.Lapierre à 16,80€...héhéhé... Bonne journée. Joseph.

  • Bonjour

    Je viens d'apprendre cette nouvelle par vous
    Vendant a 16 euros départ cave je n'e peut pas les attaquer
    Cependant j'ai marqué les bouteilles en 2012 car cela est arrivé en 2011 et je vais pouvoir savoir qui joue ce jeux a nouveaux
    Si quelqu'un a une bouteille merci de m'envoyer une photo de la contre étiquette
    soyez sur que la personne n aurais plus jamais une bouteille , je manque déjà de vin

    Merci donc de corriger l'article

  • Donc, malheureusement, le point 1 était ce que je craignais. J'espère que vous retrouverez bien les intermédiaires, Mathieu.

  • J'ai justement acheté plusieurs bouteilles en septembre dernier chez Franprix à Lyon lors de la dernière foire aux vins, j'ai été très étonné d'en trouver sachant que sur Paris j'ai fait un certain nombre de cavistes avant d'en trouver. La caissière a été également très étonnée de voir quelqu'un acheter autant de bouteilles d'un même vin dans si petit supermarché. Si ma mémoire ne me joue pas de tours (ce que je ne garantis pas) il me semble que je l'avais même payé 15.90 et que c'était la version sans sulfite car j'avais demandé quand elles avaient été mises en rayon.

  • Bisounours president ! 100% avec toi la dessus. Le vin doit rester democratique !

  • Tout cela est bien rigolo, mais tant que la loi est respectée je ne vois pas ce qu'il y aurait comme problème, sauf des tribulations marquetiqueuses. Pourquoi veut-on absolument éviter qu'un vin se retrouve dans la GD? Vendu c'est vendu, et ensuite c'est au propriétaire de la bouteille d'en faire comme bon lui semble.

    Un pas de plus et le vigneron voudrait sélectionner les gens qui ont le droit de boire son vin, et pourquoi pas avec qui, à quelle heure et ce qu'on mange avec.

Les commentaires sont fermés.

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