Avertir le modérateur

folle blanche

  • Gers : un cours magistral sur l'armagnac chez Dartigalongue

    1.JPG

    Cet après-midi, la place du Four porte bien son nom. Dans ce coin paumé de Nogaro, au fin fond du Gers, le soleil écrase nos têtes et nous sommes bien heureux d'aller nous réfugier dans une cave. On passait dans le coin, alors pourquoi ne pas acheter une ou deux bouteilles d'armagnac Dartigalongue ? Par exemple, le hors d'âge qui nous avait subjugué au restaurant L'Art de Vivre, à Nérac.

    On se faufile dans le premier entrepôt de Dartigalongue. Et personne... Ils vendent de l'armagnac au moins ici ? Il y a de jolies choses pour sûr, de grosses bonbonnes millésimées. Mais nous voulons simplement deux petites bouteilles, on ne va pas y passer la nuit. Et au pire, on ira chez le caviste d'à côté. Toujours personne...

    2.JPG

    En fait, il faut aller dans l'autre chai, tout au fond. "Bonjour, vous vendez votre armagnac ici ?"

    3.JPG

    "Mais bien sûr ! nous répond le maitre de chai, Ghislain Laffargue. Vous goûterez bien quelque chose ?" A partir de là, nous sommes restés une heure et demi à discuter avec cet homme généreux, valeureux et passionné. A lui poser des questions bêtes ou intelligentes ; lui nous répond avec cette incroyable envie de faire découvrir les coulisses de sa maison. Nous ne sommes que des acheteurs lambdas, en quête de leur digestif favori mais loin d'être des spécialistes : ce fut pour nous un grand moment de dégustation et un grand moment tout court. Ghislain est un sacré monsieur, je vais essayer d'expliquer tout cela dans l'ordre.

    6.JPG

    Pour ceux qui ne seraient pas familiers de la chose (les pauvres !), l'armagnac est une eau-de-vie de vin (cépages les plus courants : baco, ugni-blanc, colombard, folle blanche). On met le raisin à fermenter et on distille dans de somptueux alambics. Puis on fait vieillir en fût de bois : c'est cette longue étape qui donne à l'alcool sa superbe couleur fauve.

    Dartigalongue est la plus vieille maison du Bas-Armagnac (une zone qui va de Nérac et de Condom à Villeneuve-de-Marsan et à Nogaro justement) : cette distillerie a été fondée en 1833. C'est une entreprise dont on n'entend pas trop parler. Ghislain : "Je préfère le bouche à oreille que la comm' à tout-va. Vous me dites que vous avez goûté l'armagnac dans un restaurant, que vous l'avez apprécié et maintenant vous êtes là. Je préfère ça plutôt que de voir défiler les touristes". Le décor est planté.

    D'un autre côté, il n'y a pas non plus un stock énorme à écouler, 60 000 bouteilles par an. Je renchéris : "Vous êtes en train de nous dire qu'on n'est pas chez les grands noms de l'armagnac qui font du volume, qu'on n'est pas chez Darroze non plus..." Sourire en coin, Ghislain explique que l'entreprise a gardé ce côté artisanal de l'élaboration de l'alcool à l'étiquette : d'ailleurs, c'est une employée qui habille les bouteilles à la main. Et ce n'est pas fait pour attirer les touristes, car les touristes il n'y en a pas des masses !

    5.JPG

    Evidemment, on repère tout de suite les millésimés. Ghislain attaque  : "Il faut arrêter avec les millésimés. Les millésimés en Armagnac, c'est bon pour les cadeaux d'anniversaire. Alors oui, y en a de très bons. Mais notre valeur ajoutée, c'est d'essayer de vous proposer un superbe produit. Donc il faut faire des mélanges". D'où les 15 ans, les 20 ans jusqu'aux 30 ans d'âge et sans compter les cuvées spéciales. 

    Commence la dégustation de ces perles. De la gamme de base aux plus belles pièces, Ghislain ne laisse rien filer. A raison d'une bonne dizaine de cuvées et de godets fort remplis, la tête commence vite à tourner. A chaque fois, le maître nous sort une bouteille différente, encore plus spéciale, encore plus secrète, encore plus complexe. Ainsi toutes les années en 8, ils font la cuvée anniversaire de la maison. Celle du 170e anniversaire (cuvée Louis-Philippe) est une réussite, mais celle du 160e est une pure merveille à rendre accro à l'armagnac. Malheureusement, elle n'est plus en vente et nous n'avons eu droit qu'à un fond de verre.

    Un mot revient toujours pour les alcools de la maison : ils sont classes. On est dans une finesse du terroir que nous n'avons pas connue dans les millésimés de Darroze par exemple. Est-ce là notre véritable dépucelage en armagnac ? Deux bouteilles nous ont particulièrement tapé dans l'oeil. Le 25 ans d'âge qui contient du 1981 et du 1979. Vu que ce sont nos années, je le boirai donc avec Marilyne. Mais comme ce n'est pas son truc, je le sifflerai seul.. Léger et fruité, on est totalement sur le pruneau. Ah bon, vous n'en avez pas fait macérer dans la cuve ?

    7.JPG

    Autre très, très belle bouteille : le 100 % folle blanche 1990. Ce cépage est bien plus fragile, bien plus sensible aux maladies que le baco. Le travailler réclame un soin de tous les instants dans la vigne puis au chai. Mais quel résultat ! J'ai noté pêle-mêle, sur mon petit calepin : "légèreté, tenue, un côté fleurs, on croirait qu'il s'agit d'un parfum, il n'a pas la lourdeur du baco".

    8.JPG

    Autre curiosité, Ghislain fait lui-même ses pruneaux à l'armagnac. On peut le dire, tout le monde a sauté au plafond en les dégustant. Un sirop léger au vrai goût de pruneaux. On les croquerait comme des madeleines de Proust. J'en ai deux bocaux à la maison désormais.

    9.JPG

    Autre cuvée que j'ai achetée et dont on reparlera, l'eau-de-vie blanche d'Armagnac, c'est-à-dire avant vieillissement. Ghislain"Sur un saumon fumé, des oeufs de poisson, des sushis... un peu froid  comme la vodka, c'est un régal. Mais je n'ai pas demandé l'A.O.C. c'est trop compliqué !"

    Nous faisons nos emplettes, réglons les factures et emportons les cartons vers la voiture. Au moment de nous saluer, Ghislain nous interpelle : "Vous voulez visiter le chai ?" Ben tiens... C'est pas tous les jours qu'un maître de chai passionnant va nous raconter la belle histoire de l'armagnac.

    Au départ, le jeune armagnac arrive dans "le Chai des Moules". Entre le sol et le grenier, c'est irrespirable. Au mois d'août, encore plus que dehors, il fait une chaleur à crever. "Justement, tout cela participe à l'élaboration de l'armagnac. Ce n'est pas comme le vin où il faut que la température reste stable. L'hiver, le froid accélère le vieillissement et l'été, la chaleur nous enlève un peu la force de l'alcool." Ghislain s'occupe aussi régulièrement de mélanger les différents fûts d'un même millésime, pour que celui-ci soit homogène. Un travail et une organisation de titan.

    13.JPG

    Juste en-dessous, au niveau de la rue, le "chai du Jardin". C'est à ce moment que l'armagnac prend son goût. "Mais vous le sentez bien maintenant, la température est descendue, il fait même relativement frais par rapport à la chaleur du dehors".

    14.JPG

    "Chose très importante, les sables fauves. Ce n'est pas qu'à la vigne qu'il est important. Ce sol-là donne aussi du goût à l'alcool. C'est ça aussi le terroir."

    15.JPG

    Enfin, montons au "Chai de Vieillissement", aménagé à l'étage. Il est immense, c'est souvent par là que commencent les visites. Bonbonnes, fûts marqués à la craie. Certains directement avec un millésime, d'autres avec des codes que seul Ghislain comprend.

    10.JPG

    11.JPG

    Les murs sont recouverts de moisissure ("l'or de l'armagnac"), éléments essentiels du vieillissement. "Si demain on rase tout et on construit un chai dans une usine toute neuve, on perd tout le goût". Et l'histoire...

    12.JPG

    Ici s'achève la visite. Mais Ghislain qui nous en donne toujours plus pour le même prix nous extrait du chai pour nous faire traverser la rue. "Je vais vous montrer le Paradis", c'est-à-dire le petit musée que la maison a dédié à l'armagnac.

    18.JPG

    Là aussi, où patientent les plus vieilles quilles. Ainsi, il en reste six de 1829. Mais la patronne en interdit la vente. 

    16.JPG

    En face, quelques bonbonnes auraient besoin d'être réveillées. Ghislain débouche le 1893, la fait tourner et nous oblige à y coller le nez. "D'accord mais je peux avoir une paille aussi ?". Rien qu'au nez, c'est un incroyable jus de pruneaux, un sirop d'une complexité hors norme, tirant sur les fruits secs. A 4 000 euros la boutanche, je ne comprends pas pourquoi on n'a pas le droit de goûter...

    17.JPG

    En face, l'autre partie du musée rassemble lithographies, vieux outils, almanachs et les livres de comptes depuis le début de la création de Dartigalongue. C'est la mémoire de la maison. S'il y avait la volonté de présenter tout cela au public, cet endroit pourrait devenir l'une des attractions majeures de tout le Bas-Armagnac. Ce n'est plus de l'alcool, c'est de l'Histoire.

    19.JPG

    Dartigalongue, BP 9, 32 11 Nogaro, 05 62 09 03 01.

Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu